Le puitsPORT HALIGUEN, le 17 Juillet 1795

Ces gentilshommes là, venus par mer pour faire la guerre par ici pour le roi, étaient très riches. Un officier vint au village de Port Haliguen ; il n’y avait qu’une chaumière seulement sur ce terrain là, un puits en face de la porte. Maintenant il y a une grande maison avec de belles fenêtres.

L’officier vit sur le seuil de la maison une femme avec une petite fille dans son giron, les autres le suivaient : « Bonne femme, dit-il, laissez moi jeter ces sacs ci dans votre puits ; il y a des pièces d’or dedans. Nous allons tous être fait prisonniers et peut être exécutés. Si je demeure en vie je viendrai les chercher et vous dédommagerai. Dans trois ans, jour pour jour, si je ne suis pas venu, moi ou un autre, vous les remettrez au recteur pour qu’il les donne aux pauvres. Mais si vous ne faites pas ma volonté, la malédiction de Dieu tombe et demeure sur vous ! »

Ils jetèrent leurs bourses dans le puits et les voilà partis. La femme avança la tête au dessus de la margelle : les sacs s’étaient ouverts en tombant, elle voyait quelques pièces d’or briller comme les étoiles, la nuit dans une fontaine d’eau claire. Il lui vint peur a les regarder. Afin qu’elles ne soient aperçues par personne, elle alla ramasser plein un tablier de pierres pour les jeter par dessus.

Jamais le vieil officier ne revint. La femme, chaque fois qu’elle allait tirer de l’eau, regardait dans le puits ; elle voyait des pierres dans le fond et, sous elles les pièces d’or. Combien de fois il lui avait fallu mordre sa langue qui lui démangeait du désir de dévoiler le trésor à son mari. « C’est un homme bon se disait elle, mais, quand même, apercevoir tant de pièces jaunes lui ferait peut être perdre la tête. »

L’année suivante, le démon de l’argent lui rongeait le cœur comme un ver : « si le vieil officier est mort, pense-t-elle, donner cet argent au recteur pour les pauvres ? »Mais qui est plus pauvre qu’eux ? Qui, dans la paroisse a plus besoin qu’eux d’une maison ?

La troisième année était passée et homme n’était venu réclamer l’or.

« Il vous faudra, cet après midi, dit elle à son mari, descendre dans le puits pour y enlever toutes les pierres que cette fillette ci a jetées dedans. »

Et le mari de descendre dans le puits par une échelle, un seau à la main.

Il avait la couleur d’un drap frais lavé quand il ressorti avec son dernier seau : « Venez vite dans la maison et fermez la porte. Voyez ce qu’il y avait sous les pierres », dit il en étalant les pièces d’or sur la table. « Perds, perds ton bien, qui le trouve ça lui appartient ! répondit la femme. Donnez les moi je vais les cacher derrière le linge dans l’armoire. Dans notre puits elles étaient, elles sont à nous. Nous en avons besoin assez. Et n’allez pas, si vous voulez bien , parler à personne de cela. »

Mais le maître n’osait regarder personne ni lui parler de peur de s’entendre appeler voleur. La nuit, il se réveillait : « Voleur ! criait le vent, en filtrant tout sifflant par le trou de la serrure. « Voleur, voleur » aboyaient les chiens dans la nuit. Tant fut sa femme à tonnerrer et l’insulter qu’à la fin se tut la voix de sa conscience. Mais il défendit de faire emploi de l’argent avant que soit encore passé un an, de peur que quelqu’un vienne le réclamer.

L’année écoulée, sa femme déclara que c’était à eux qu’était maintenant l’argent.

« Si vous voulez, répondit-il. Mettez à part le prix d’une messe à porter au recteur pour les défunts et pour les pauvres gens qui ont trouvé la mort ici. »

Et ce fut fait. Puisqu’ils avaient de l’argent, ils feraient bien, disait la femme, de bâtir une maison plus belle et plus grande que leur vieille loge. Cela ferai parler d’eux répondit le mari. La maison nouvelle fut faite pourtant. Et il arriva ce qu’avait redouté le maître. On parla d’eux par la paroisse entière. Tous étaient surpris en voyant qu’il était venu de la plume si vite sur ces gens là, et tous se demandaient d’ou leur était venu l’argent pour faire ainsi de l’étalage. Chacun lançait sur eux son coup de langue. Beaucoup de ces reproches arrivèrent aux oreilles du maître, et la mauvaise réputation qu’avait sa maisonnée fut la cause principale qu’il mourut si vite.

Avec le temps, on oublia petit à petit ces choses. Lorsque cette fillette là, qui était sur le giron de sa mère quand vint le vieil officier jeter son argent dans le puits, arriva en âge de se marier, elle trouva un fiérot de jeune fermier, avec du bien assez. La vieille pouvait regarder en face ceux qui avaient mal parlé d’elle. Si elle avait de l’argent, elle l’avait gagné probablement, sans cela sa fille n’aurait pu faire un mariage comme elle l’avait fait. Il lui venait pourtant souvenir à l’esprit des propos du vieil officier : « La malédiction de Dieu sur vous si vous ne faites pas ma volonté ! » Elle avait mis une messe pour lui, et, depuis, jamais mieux n’avaient marché les choses pour la maisonnée.

Dieu voulait sans doute lui laisser un peu de plaisir en ce monde. Il attendait son heure.

Un jour cette femme là alla tirer de l’eau au puits. Le temps était beau, calme la mer. Elle s’assit sur la margelle pour regarder l’eau. Etait-ce le soleil qui faisait l’eau briller, ou avait elle cru voir une pièce d’or qui luisait au fond, ou l’image du vieil officier qui la regardait ? A force de regarder l’abîme l’attira et elle tomba dans le puits. Lorsqu’elle fut tirée du puits elle n’avait plus de vie. Son corps était meurtri, ses mains fermées. En les ouvrant on trouva une pièce d’or dans l’une d’elle, une croix d’argent dans l’autre, une petite croix comme en portait les émigrés au cou, la croix de Saint Louis.

Un an après, jour pour jour, le gendre et la fille prenaient leur repos après une journée de travail, quand le gendre, d’un coup, se mit sur son séant dans son lit. Il entendait la poulie du puits grincer et la chaîne faire du bruit. « La malédiction de Dieu demeure sur vous !, a dit le vieil officier », disait une voix qui lui parut être celle de sa belle-mère. Il se cacha le visage sous les draps. Mais aussitôt la porte s’ouvrit, et quelqu’un entra dans la maison. On alla et vint autour de la table et on s’en fut fouiller dans les choses de la crédence en disant : « Perds, perds ton bien qui le trouve ça lui appartient ! »- Qui est là, demanda doucement le gendre de peur de réveiller sa femme. « Il vous faudra rendre l’argent, répondit la voix. » Combien ? demanda le gendre, « Tout ce qu’il y a dans la maison », dit si fort le fantôme que la jeune femme se réveilla. « A qui ? » A Dieu cria la morte à pleine tête, en partant.

« Qu’est-ce que j’ai entendu ? » demanda la jeune femme en tremblant. « Le fantôme de votre mère est venu ici ce soir », répondit son mari, nous n’avons pas mis de services anniversaires pour elle et elle est venue nous demander des prières, probablement. Levez vous mettre de l’argent de coté pour faire dire dés demain matin une messe pour le repos de son âme.

Les nuits furent silencieuses jusqu’à ce que vint l’année, jour pour jour. Le fantôme revint. Il fit les mêmes manières tint les mêmes propos. On mit de coté le prix d’une messe pour le repos de l’âme de la mère. Comme cela six ans de rang. La septième année, jour pour jour, les époux étaient dans leur lit, mais le sommeil ne leur venait pas. Au même moment de la nuit voici qu’ils entendent une poulie grincer, et le bruit d’une chaîne à la margelle du puits. « Ha ! ha ! ha !, dit la voix en ricanant, en même temps qu’elle venait dans la maison, « la malédiction demeure sur vous si vous ne faites pas ma volonté, comme a dit le vieil officier jadis ! »-« Laissez cette vieille sorcière, fit avec colère la fille de la morte à son époux, allez vous en, fantôme pourri, avec le Diable de l’Enfer si vous voulez, et laissez nous dormir ! ! !

Elle n’avait pas terminé ces mots que le fantôme était sur le banc du lit. Il avait saisi le bras de la jeune femme. Du bras, une fumée s’éleva avec l’odeur de la chair brûlée.

« Oh ma fille, dit le fantôme, je suis damnée ! Je suis damnée ! Je suis damnée ! Et vous serez damnée après moi ! Car le vieil officier blanc ne pardonnera pas ! » Et aussitôt on ne vit plus ni on entendit rien.

La marque des cinq doigts de mère resta sur le bras de sa fille et tous ses enfants après elle ont cette marque là, à ce qu’on dit. Mais ce sont des gens sombres. Ils n’ont aucune fréquentation avec les autres. Ils vivent ainsi, dans leur maison, avec leur argent.

Et on ne connaît pas de gens aussi malheureux.

Source : LEGENDES DE BRETAGNE, Edition du chêne 1924 (épuisé)

Au début du XIX ème siècle, la maison changea de propriétaire.

Elle fut rachetée par une famille de pêcheurs qui la rehaussèrent, firent construire le grand bâtiment mitoyen et refirent le puits tel qu’il est actuellement.

Ils la conservèrent jusque dans les années 30.

Jamais le fantôme de la vieille femme ne revint hanter les lieux.

Monsieur et madame DAVOINE, les grands parents de l’actuel propriétaire en firent leur maison de vacances puis vinrent s’y installer pour leur retraite.

En 1974, Jean-Marc et sa maman, Monette, créèrent la Crêperie du vieux port dans la petite maison, celle là même qui vous accueille aujourd’hui.

A part quelques manifestations amusantes, le fantôme de la maison n’est jamais réapparu.

Le commerce marche plutôt bien et les gens y sont heureux.

Comments are closed.